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L’ordre et la morale

samedi 26 mai 2012, par Tony FORTIN

Matthieu Kassovitz s’est fait connaître dans les années 90 grâce à La Haine, un film-choc sur le désespoir dans les banlieues. Après un passage oubliable à Hollywood, il renoue avec une certaine veine militante dans son dernier film : L’ordre et la morale, basé sur les événements d’Ouvéa (1988), qui sort tout juste en DVD.

Pour rappel : en plein milieu de l’élection présidentielle, 30 gendarmes français sont retenus en otage par une branche armée des indépendantistes kanaks. Le film se base sur le témoignage déjà ancien de Philippe Legorjus, le commandant du GIGN qui a conduit l’assaut contre les preneurs d’otage – témoignage dont l’intention était de contrer « la version officielle ».

Pour asseoir son propos, Kassovitz privilégie la rigueur documentée des premiers Costa-Gavras au schématisme de certains films militants américains (Les Sentiers de la Gloire ou Né un 4 Juillet ...) Il est par ailleurs suffisamment bon metteur en scène pour réussir à anéantir la version officielle en quelques plans. Scène marquante : quand les hommes du GIGN sont filmés débarquant sur l’île, c’est pour mieux pointer à l’arrière-plan un vaste déploiement militaire dont l’ampleur était dissimulée à l’opinion publique. A partir de là, la suite semble courue d’avance. Le commandant Legorjus voit fatalement ses marges de négociation se rétrécir à mesure que l’échéance de l’élection présidentielle approche, et que les caciques de l’armée – en guerre avec la gendarmerie locale mais encouragés par le pouvoir politique - imposent la force comme seule alternative à la reddition...

L’ordre et la morale retranscrit minute par minute, avec force et didactisme, ce fiasco géant qui mena à la mort de 21 personnes et en tire les conclusions qui s’imposent.... Dans le film, Legorjus, comme nous, s’interroge : pourquoi des militaires soient déployés alors qu’il s’agit de « rétablir l’ordre » sur un territoire de la République française ? Le fiasco d’Ouvéa nous donne une idée de ce dont est capable « la raison d’état » lorsque les interventions militaires ne sont pas entourées des gardes-fous nécessaires... Un combat d’arrière-garde ? Non, un rappel salutaire à l’heure où ce brouillage dangereux a été « sanctuarisé » par la dernière loi de programmation militaire qui établit un continuum entre missions de défense et de police.

Le rappel de cet événement nous invite enfin à réexaminer la question coloniale. A l’heure des commémorations de l’Algérie indépendante, le cas des DOM-TOM ne devrait pas échapper à notre vigilance critique. L’ordre et la morale révèle en effet jusqu’où peut aller le cynisme des gouvernements quand il s’agit de tout faire pour ôter aux populations dominées les conditions de leur indépendance.