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Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale • 2012

Le pouvoir change, pas la méthode…

Article paru dans « Médecine & guerre nucléaire » • vol. 27, n° 3 • septembre 2012

samedi 6 octobre 2012, par Patrice BOUVERET

François Hollande a placé son action sous la marque de l’anti-sarkozisme… sauf en matière de défense ! Là, pas question de rupture, mais bien de continuité, vu les premiers actes posés par le pouvoir socialiste pour l’élaboration d’un nouveau « Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale ». Tout particulièrement au niveau de l’arme nucléaire.

Certes, il est difficile de reprocher au nouveau président de ne pas tenir ses promesses. Car, même si le sujet n’a pas fait l’objet d’un véritable débat social, François Hollande, avait annoncé la couleur à plusieurs reprises : notamment sur la dissuasion nucléaire [1] — on ne touche à rien ! Lors d’un discours fleuve [2], le 11 mars 2012, le candidat socialiste avait exposé son programme militaire qui peut se résumer en un seul mot : continuité ! Comme le précisait d’ailleurs Jean-Yves Le Drian, alors chargé des affaires de défense auprès du candidat Hollande et actuel ministre de la Défense : «  Il n’y a pas de divergence sur les fondamentaux : l’essentiel, c’est la sécurité de notre pays et la paix dans le monde. Dans cette période d’incertitude, il serait dommage que la défense fasse l’objet de polémiques [3]. »

Une volonté de verrouiller le débat qui s’explique également par les désaccords existants à gauche sur les questions de défense. Avec les partenaires que ce soit Europe écologie Les Verts, le Parti communiste ou le Parti de gauche, mais aussi au sein même du Parti socialiste : l’ancien ministre de la défense Alain Richard ou l’ex-Premier ministre Michel Rocard, ont manifesté leur doute quant à la pertinence de la dissuasion. Il en est de même de Paul Quilès qui, outre la publication d’un livre percutant [4], a déposé une motion thématique sur le désarmement nucléaire en vue du prochain congrès du PS…

Bref, François Hollande — à qui, lors de la campagne, il lui fut souvent reproché son manque de compétence gouvernementale — veut marquer son autorité de chef de l’État et des armées, par la publication d’un quatrième Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale sous la Ve République. À cette fin, à la veille du traditionnel défilé du 14 juillet, il a rendu public la feuille de route et nommé le conseiller de la Cour des comptes Jean-Marie Guéhenno pour piloter la commission chargée de le rédiger d’ici la fin de l’année 2012. Ainsi, le 26 juillet, la commission pouvaient tenir sa première réunion de travail…

Avant tout, rappelons que le Livre blanc de son prédécesseur comportait justement une procédure d’actualisation au cours du second trimestre de 2012 [5]. Tout comme la Loi de programmation militaire pour les années 2009 à 2014, pour la première fois « glissante », car prévoyant une révision au cours de l’année 2012 et le vote par le Parlement d’une seconde phase de budget triennal pour les années 2013 à 2015.

Ainsi, avec l’annonce du Livre blanc 2012, nous sommes plus dans une opération de communication que dans une véritable volonté de rupture ! François Hollande ne fait qu’habiller de nouveauté, un exercice déjà prévu par… Nicolas Sarkozy !

Maintenir « une ambition nationale élevée » pour l’outil de défense !

En effet, pour actualiser le Livre blanc de 2008 et préparer la révision de la Loi de programmation militaire, fin 2011, le président Sarkozy avait notamment demandé au secrétaire général de la Défense et de la Sécurité nationale (SGDSN), M. Francis Delon, de conduire un travail préliminaire qui, de fait, va servir de base pour la commission chargée d’élaborer le Livre blanc de 2012.

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À cette fin, quatre groupes de travail ont été constitués — composés principalement de représentants des ministères de la Défense, des Affaires étrangères, de l’Intérieur, et de l’Économie —, consacrés respectivement aux recompositions géostratégiques, aux architectures de sécurité collective et outils de gestion de crise, aux risques et menaces auxquels sont confrontées nos sociétés, comme la prolifération, le terrorisme ou la cybermenace, et — chose nouvelle — aux enjeux économiques et sociétaux, concernant notamment la crise économique et financière, l’accès aux ressources, l’aide au développement et l’acceptation sociale des enjeux de sécurité et de défense. Des consultations ont également été menées avec les partenaires allemands et britanniques…

Ainsi, en mars 2012, le SGDSN rendait public un « Document préparatoire à l’actualisation du Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale » intitulé : La France face aux évolutions du contexte international et stratégique [6]. «  L’analyse et les constats établis demeurent largement pertinents », explique ce document. Il invite la France « à mettre en cohérence son niveau d’ambition stratégique et son effort budgétaire au profit de la sécurité nationale »… En clair : pas de véritable analyse des causes, mais uniquement le constat des conséquences de l’évolution de la violence et de « la persistance de crises non-résolues ». D’où la seule perspective mise en avant : « Le maintien de notre autonomie stratégique comme ligne directrice », c’est-à-dire la dissuasion nucléaire, comme « garantie ultime », et le renforcement des capacités militaires…

De son côté, au sein du ministère de la Défense, la Direction des affaires stratégiques (Das) a publié en avril 2012, la troisième édition de son « Plan prospectif à 30 ans » (PP30) [7] qui a lui aussi pour vocation de concourir à la préparation des choix nationaux en matière de politique de défense et plus particulièrement d’éclairer les programmes d’armement à mettre en place, en identifiant notamment pour la France, les risques de ruptures opérationnels et technologiques.

Difficile dans le cadre de cet article d’analyser en détail tous les arguments développées dans ce rapport — dense — qui dégage comme « lignes de force » : « la fin de la domination occidentale ; l’accélération de la mondialisation ; une instabilité et une volatilité de plus en plus marquées ». Bref, une « période de transition géopolitique » accentuée par un « glissement du centre de gravité stratégique du monde ». Avec pour inquiétude en toile de fond, le « déclassement de l’Europe » et… de la France ! Le rapport souligne que : « La crédibilité opérationnelle des forces françaises sur le long terme reposera sur la préservation d’une masse critique permettant de garantir un niveau d’autonomie compatible avec le statut et les intérêts nationaux. » Le tout, bien sûr, « dans un contexte de contrainte budgétaire croissante ».
Pour les auteurs : « Dans un contexte de probable augmentation du niveau de la “conflictualité”, l’évolution du champ des confrontations armées, intégrant différentes formes d’affrontements, luttes ou contestations d’intensité diverse, devrait se révéler plus contraignante pour l’emploi de la force armée. » De plus : « La diffusion des connaissances technico-scientifiques devrait conduire, à moyen terme, à un relatif nivellement de la puissance entre les grands acteurs de la scène internationale, voire à une avance de quelques pays émergents dans le développement de certaines armes. »

Là encore, on ne peut qu’être frappé par le décalage existant entre la pertinence des analyses et le conformisme — voire même le caractère dépassé — des propositions mises en avant. À savoir le renforcement des capacités militaires et technologiques qui ne viennent que renforcer la course aux armements dans une fuite en avant génératrice d’insécurité.

Livre blanc 2012 : « la messe est dite »…

« Nous avons besoin d’un débat élargi sur l’ensemble de la situation. De toute façon, on ne pourra pas tout faire. Le Livre blanc doit nous permettre de définir nos priorités, nos choix et la manière de les mettre en œuvre », explique le ministre de la Défense aux députés membres de la Commission de la Défense, le 5 juillet dernier [8].

Or, la composition de la Commission sur le Livre blanc, rendue publique fin juillet, montre une sur-représentation de responsables de l’administration (Défense, Intérieur, Affaires étrangères, etc.). Quelle peut-être leur marge de manœuvre, si ce n’est que de défendre les intérêts de l’administration qu’il représente ? Les parlementaires sont faiblement représentés et parmi les personnes dites « qualifiées », se trouve aucun esprit un tant soit peu iconoclaste à même d’insuffler des idées nouvelles… Entre Bruno Tertrais, chantre de la dissuasion nucléaire, Bernard Bigot, administrateur général du CEA, ou Mme Claude-France Arnould, directrice exécutive de l’Agence européenne de défense, peu de chances de voir une critique émerger. De plus, l’homme du précédent Livre blanc, à savoir Jean-Claude Mallet, est aujourd’hui le conseiller spécial du ministre de la Défense et, bien sûr à ce titre, sera un des membres très influents de la commission chargée du futur Livre blanc

Cet encadrement des débats se retrouve également dans la lettre de mission du président de la République, dans la mesure où — comme pour le Livre blanc de 2008 — la dissuasion est « sanctuarisée », gelant ainsi environ 10 % du budget global de la défense et 25 % des crédits d’équipements ! La réflexion de la commission ne pourra porter que sur « la meilleure articulation, aujourd’hui et demain, entre cette stratégie et les autres volets de notre prolitique générale de défense et de sécurité nationale [9] ». Le tout bien sûr, en prenant en compte les contraintes budgétaires : c’est-à-dire la nécessité de faire plus avec moins…
Les responsables militaires l’ont bien compris ! Aussi a-t-on pu lire en cette rentrée 2012 nombre d’articles — comme autant de contre-feux — pour manifester l’inquiétude des chefs d’état-major des armées face au risque de nouvelles coupes budgétaires venant compromettre «  à terme la capacité des armées à remplir leurs missions »…
Bref, au-delà des discours grandiloquents sur l’indépendance de la France, le travail de la commission ne va-t-il pas se transformer en « bataille de chiffonniers » pour déterminer quelle diminution d’effectifs — sur quelle arme et quel régiment — et quelle réduction de matériels faudra-t-il opérer ? Obérant toute réflexion sur les conditions du renforcement d’une véritable sécurité collective.
Pour cela, il faudrait ouvrir le débat à l’ensemble de la société civile et non pas le confiner dans les cercles restreints comme peut l’être aujourd’hui la commission chargée d’élaborer le nouveau Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale.
« Chacun doit assurer la sécurité de l’autre » avait expliqué Gorbatchev, tirant les leçons de la guerre froide. Nous continuons actuellement à prendre le problème à l’envers.


Voir en ligne : Site de l’Association des médecins français pour la prévention de la guerre nucléaire


[1Cf. tribune « Dissuasion nucléaire : je maintiendrai », publiée dans Le Nouvel Observateur du 22 décembre 2011 ; disponible sur : http://tempsreel.nouvelobs.com/election-presidentielle-2012/20111220.OBS7218/tribune-dissuasion-nucleaire-je-maintiendrai-par-francois-hollande.html

[4Nucléaire, un mensonge français. Réflexions sur le désarmement nucléaire, Paul Quilès, Éditions Charles Léopold Mayer, avril 2012, 92 pages.

[5Damoclès a publié une analyse des enjeux du Livre blanc de 2008 dans son numéro 135/2-2011. Cf. http://www.obsarm.org/spip.php?article169

[6Disponible sur le site : http://www.sgdsn.gouv.fr/

[9La lettre de mission est disponible sur le blog « Secret défense » de Jean-Dominique : http://www.marianne2.fr/blogsecretdefense/J-ai-decide-d-engager-la-redaction-d-un-nouveau-livre-blanc_a699.html