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29 août : journée internationale contre les essais nucléaires

samedi 29 août 2015, par Bruno BARRILLOT

Le 29 août marque la date du premier essai réalisé par l’ex-URSS à Semipalatinsk au Kazakhstan et l’ONU depuis l’année 2010 a décidé d’en faire la journée internationale contre les essais nucléaires comme contribution à l’universalisation du traité d’interdiction des essais nucléaires adopté par l’ONU en 1996.

Signé à ce jour par 183 États et ratifié par 164, ce traité n’est toujours pas entré en vigueur en l’absence de ratification de huit États-clés — Chine, Corée du Nord, Égypte, États-Unis, Inde, Iran, Israël, et Pakistan. Pour autant, il a permis de stigmatiser tout État voulant conduire de nouveaux essais…

Certes, les États-Unis et la France, avec la mise en place de leur « programme de simulation », contournent l’esprit de ce traité conçu comme une étape vers l’arrêt de la modernisation des armes nucléaires et leur élimination…

Reste que la question des victimes des essais — populations civiles comme personnels militaires et scientifiques — n’est toujours pas réglée, que ce soit en France ou dans les différents États ayant procédé à des essais.

Pour marquer cette journée, nous publions un article de Bruno Barrillot et le prochain numéro de Damoclès à paraître début septembre consacrera un focus aux conséquences des essais nucléaires chinois.

Les essais à l’aune d’Hiroshima

Les stratèges et grands experts en désarmement ont l’habitude de rappeler que la bombe atomique n’a été utilisée qu’à deux reprises, à Hiroshima et Nagasaki. La désinformation est d’autant plus énorme qu’elle se répète comme par ricochets dans tous les ouvrages scolaires et d’histoire du monde entier. Les puissances nucléaires occultent ainsi, volontairement, les quelque 2 400 bombes qu’ils ont fait exploser, de 1946 à 2013, sur les lointains territoires de petits peuples coloniaux et sans défense. Ainsi de 1946 à 1958, l’archipel des Marshall a reçu l’équivalent de 1,6 bombe d’Hiroshima par jour. Quant à la Polynésie, elle a reçu, du temps des essais aériens de 1966 à 1974, l’équivalent de 6,6 bombes d’Hiroshima par mois. Lorsque les peuples victimes contestent, ripostent, font appel à l’ONU pour dénoncer les atteintes à leur vie, à leur santé, à leur environnement et aux générations futures, les grands patrons de la bombe répondent, quasiment à l’unanimité, que leurs « expérimentations » étaient propres et sans danger.

2 juillet 2015 : commémoration du premier essai à Papeete en Polynésie

2 juillet 2015 : commémoration du premier essai à Papeete en Polynésie

Mensonges sur les conséquences des essais

Après 7 décennies, Hiroshima et les centaines d’autres Hiroshima qu’ont été les essais nucléaires, sont encore d’actualité pour dénoncer le mensonge la plupart du temps perpétré par les dirigeants de ce monde, appuyés par une pléthore de scientifiques plus préoccupés de « chercher les moyens de tuer que ceux de guérir », comme l’écrivait Jean Rostand.

Mensonge des experts et diplomates américains qui considéraient que «  le groupe des Marshallais irradiés constitue la meilleure source d’observation sur les êtres humains » et qui, en 2015, veulent obliger le peuple de Rongelap, aux Îles Marshall, à retourner dans leur île qu’ils n’ont pu entièrement décontaminer après les retombées de l’essai Bravo du 1er mars 1954.

Mensonge de Pékin qui organise, sur la Route de la soie, la visite touristique du site d’essais nucléaires de Lop Nor au Xingkiang, réputé « propre », alors qu’en réalité les points zéro des bombes chinoises se situaient à deux cents kilomètres plus à l’est, à quelques dizaines de kilomètres de villes Ouïghours !

Mensonge des autorités américaines qui ne reconnaissent que quelques comtés contaminés autour de leur site d’essais du Nevada alors que des universitaires de Saint-Louis du Missouri (à plus de 1 500 kilomètres du Nevada) mesuraient, entre 1959 et 1961, la présence de strontium-90 issu des nuages radioactifs, dans les dents de lait des enfants de cette ville.

Mensonge éhonté des autorités de l’Académie des sciences de Moscou qui, interpellées en février 1961 par des médecins Kazakhs inquiets du développement des cancers dans les villages proches du site d’essais soviétiques de Semipalatinsk, conclurent qu’il n’existe pas de maladies provoquées par les radiations et que les cancers des habitants de la région de Semipalatinsk avaient pour origine la malnutrition.

Mensonges des chefs militaires britanniques qui, en 1956, lors de la préparation de leurs expériences thermonucléaires prévues les deux années suivantes près de l’île Christmas, prétendirent que les «  populations primitives » n’avaient nul besoin d’être équipées, comme les troupes britanniques, de tenues de protection parce que, «  pour ces populations, les risques pour la santé seraient très faibles ».

La propagande française

La France se distingue particulièrement dans la désinformation sur ses expériences nucléaires. En juin 1973, le « Comité interministériel pour l’information » diffusait des documents dans toutes les ambassades des pays du Pacifique et des grandes capitales affirmant que la technique employée par la France avec des tirs sous ballon, à quelque 500 mètres d’altitude, était particulièrement propre et inoffensive. C’était oublier que les citoyens quelque peu informés n’ignoraient pas que la bombe d’Hiroshima fut déclenchée à quelque 580 mètres d’altitude avec les résultats que l’on connait. Aujourd’hui, les anciens ministres de la défense qui ont tant clamé l’innocuité des essais français n’osent plus s’exprimer sur le sujet tant leurs propos d’alors sont démentis par des archives récemment ouvertes.

La loi d’indemnisation des victimes des essais nucléaires de 2010 retient pour le Sahara des zones géographiques — des secteurs angulaires minuscules — où il fallait se trouver pour prétendre à une indemnisation. Les documents militaires de l’époque, déclassifiés en 2013, sur les essais au Sahara montrent que ces « secteurs angulaires » étaient calculés et dessinés par les météorologues avant l’explosion, mais qu’après tir, les nuages radioactifs des essais de Reggan ne se sont pas comportés selon les prévisions et les retombées ont été mesurées sur l’ensemble de l’Afrique, au nord de l’Équateur.

Amiraux, généraux et ministres ont affirmé et continuent d’affirmer avec persistance que les essais souterrains étaient parfaitement contenus dans des cavités entièrement vitrifiées. Le 26 mai 2015, répondant à une journaliste tahitienne, Bernard Dupraz, délégué à la sûreté nucléaire et à la radioprotection pour les activités et installations intéressant la défense, affirmait encore avec aplomb : «  Les déchets radioactifs qui sont dans l’atoll de Moruroa, sont confinés dans l’atoll pour l’éternité donc sans aucune conséquence pour l’environnement ni pour la population. » Or, les rapports publiés par le ministère de la défense en 2005 attestent qu’un essai souterrain sur trois a provoqué des fuites radioactives.

Ras le bol polynésien

Ministre des outre-mers, M. Victorin Lurel fut reçu à Tahiti en novembre 2013. Alors qu’il souhaitait consacrer son déplacement aux difficultés économiques de la Polynésie, il confia qu’il avait été agacé par les mots d’accueil des autorités polynésiennes évoquant tous les conséquences des essais nucléaires ! Quelques semaines plus tard, en février 2014, l’amirale Anne Cullère, commandant les armées de Polynésie, récidivait en invitant les Polynésiens à «  arrêter de psychoter sur les essais nucléaires ». De tels propos soulignent le malentendu persistant franco-polynésien que les autorités françaises veulent occulter tout autant que la poursuite du système colonial, anachronisme imposé aux francophones du Pacifique, sous le nom d’autonomie.

Le 2 juillet 2015, le 49ème anniversaire de la première bombe française à Moruroa a été commémorée avec solennité. Désormais, l’association Moruroa e tatou n’est plus seule à entretenir la mémoire des victimes et ils étaient des centaines autour du lieu de mémoire de Papeete, désormais pérennisé après l’éviction de Gaston Flosse, avec un mot d’ordre : la vérité. « Comment pouvons-nous accepter que la France dépense 100 millions d’euros pour la surveillance de Moruroa, s’interroge le trésorier de la nouvelle association « 193 » (pour 193 essais en Polynésie), alors que les autorités françaises affirment qu’il n’y a aucun danger à Moruroa. Nous en avons assez de ces mensonges ! »

Cet article est paru dans Sortir du nucléaire, n° 68, août 2015