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Drone tactique Patroller : vers des drones armés français ?

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mercredi 27 janvier 2016, par Aziza RIAHI

Fin du suspens… Le ministère de la Défense vient d’opter pour le drone tactique Patroller de Sagem, après plus de deux ans de compétition avec le Watchkeeper de Thales pourtant donné jusque-là favori. Pourquoi ce choix ?

Cette décision pour le remplacement des systèmes de drones tactiques intermédiaires Sperwer de l’armée de terre doit être validée en Comité interministériel d’investissement (CMI) début février. Elle apparaît au premier abord plutôt surprenante quand on sait qu’une coopération franco-britannique pour le développement du drone Watchkeeper était actée dans le cadre des accords de Lancaster House de 2010. Mais la production de ce drone ouvertement affichée avec l’israélien Elbit Systems, accusé de violations du droit international, aurait-elle joué en la défaveur de Thales ? L’option Sagem augure-t-elle un repositionnement stratégique et industriel de la France ?

Des capacités et une disponibilité opérationnelles

Pour expliquer son revirement, l’armée met en avant l’endurance du Patroller— jusqu’à 14 heures d’autonomie de vol sur un rayon de 180 kilomètres (extensible à 500 km) — et les qualités de sa boule optronique de recueil d’images qui — ironie du sort ! — sera co-fabriquée par… Thales et Sagem.

Drone tactique de classe 1 tonne, avec une capacité d’emport de plus de 250 kilos de charge utile multi-capteurs, le Patroller peut s’apparenter à un drone MALE (Moyenne altitude longue endurance) et peut répondre à un large spectre de missions militaires et de sécurité. En outre, cet avion « dronisé » a la particularité de pouvoir embarquer un pilote afin de contrôler les manœuvres programmées depuis le sol. Cette capacité et sa fonction complète d’anticollision (module « voir et éviter ») lui permettent de voler dans un espace aérien comme un aéronef normal. Ce qui permet à la France de disposer rapidement de drones opérationnels sur son territoire.

D’ici 2019 (fin de l’actuelle loi de programmation militaire), 14 « vecteurs » devront être livrés : deux systèmes avec 5 appareils chacun, plus quatre appareils pour l’entraînement et la formation des forces, associés à 10 ans de maintien en condition opérationnelle. Le montant du contrat est de l’ordre de 300 millions d’euros. La première livraison est attendue en 2018 [1]. Le Patroller équipera la 61ème régiment d’artillerie en remplacement des systèmes de drones tactiques intermédiaires Sperwer en fin de vie.

Maintenir et développer une filière française

La France entendait lier l’achat du Watchkeeper à une commande britannique ferme de véhicules blindés VBCI fabriqués par le français Nexter [2]. Ce ne sera finalement pas le cas. À l’occasion du salon de l’armement DSEI 2015, rapporte Defense News, un responsable du ministère britannique de la Défense a confirmé que le VBCI sera bel et bien mis en concurrence avec d’autres véhicules de même type [3]. Cette ouverture à la concurrence aura-t-elle fait pencher la balance en faveur du drone français ? Le choix du Patroller marque-t-il la fin d’une stratégie « donnant-donnant » franco-britannique et va-t-il remettre en question l’interopérabilité des missions drones ?

Si les capacités opérationnelles ont été déterminantes pour le choix du Patroller, le devenir d’une filière française de drones tactiques a aussi largement pesé. En choisissant le Patroller, la France cherche à développer sa propre filière d’appareils sans pilote, démarrée depuis déjà une vingtaine d’années. Le Patroller est fabriqué avec des composants français à hauteur de 80 % (contre 30 % pour le Watchkeeper). Une centaine de personnes travaillent actuellement à son développement, mais la montée en puissance de sa fabrication devrait permettre la création de 250 à 300 emplois supplémentaires sur différents sites. Plus d’une vingtaine de PME et sociétés françaises seront associées à la fabrication du Patroller. Toutefois, Thales n’est pas complètement écarté puisqu’il développera avec Sagem la charge utile optronique très performante au sein d’Optrolead, leur filiale détenue à 50/50, et basée sur les acquis du programme PEA Boom financé par la Direction générale de l’armement (DGA).

Une volonté d’indépendance stratégique ainsi qu’une politique industrielle plus offensive de la France semblent donc se dessiner. Le choix du Patroller va permettre à la Sagem de développer son activité sur le secteur des drones et de pouvoir se positionner sur les marchés internationaux.

Déjà, après les contrats décrochés par DCNS (navires Mistral) et Dassault (avions de combat Rafale), la Sagem pénètre à son tour le marché égyptien. Selon un communiqué du 24 septembre 2015 [4], Sagem et l’industriel aéronautique égyptien AOI-Aircraft Factory ont signé un accord exclusif de coopération commerciale et industrielle portant sur le système de drones de surveillance Patroller TM, pour répondre aux besoins du ministère de la Défense égyptien.

Au titre de cet accord, AOI-Aircraft Factory pourra assurer dans ses usines en Égypte l’assemblage final de drones Patroller. L’accord prévoit également un soutien des systèmes et leur mise en service. AOI-Aircraft Factory développera un centre d’entraînement dédié pour former les opérateurs à la mise en œuvre et à la maintenance des systèmes de drones de Sagem.

Vers l’intrusion de drones armés ?

Le « pas de drones armés » longuement asséné par les responsables politiques et militaires, ne serait-il plus que de l’histoire ancienne ? Le 20 janvier 2016, la veille de l’annonce du choix du Patroller, le ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, soulignait l’efficacité des drones armées lors de ses vœux aux armées au Val de Grâce : « Dans le milieu aéronautique, les drones d’observation décuplent nos capacités de renseignement et d’action – mais nous n’en sommes qu’au début. Les théâtres d’opérations nous confrontent à des situations nouvelles – je pense en particulier à la question du “déni d’accès”, qui peut remettre en cause notre liberté d’action aux endroits mêmes où nous sommes engagés. Dans ce cadre-là, certains de nos alliés ont déjà eu recours à des drones de combat, en faisant la preuve de leur efficacité [5]. »

En effet, les drones Reaper, actuellement déployés au Sahel par la France, ne sont pas armés et ne conduisent que des opérations ISR (Intelligence, Surveillance, Reconnaissance). Toute modification ou équipement supplémentaire sur cet appareil nécessite l’autorisation des États-Unis qui les a vendus et qui restent propriétaire en quelque sorte de la « boîte noire ». En revanche, avec le Patroller, l’armée française gagnera en indépendance et pourra disposer d’un drone pour des missions sur le territoire national ainsi que pour des opérations extérieures. La modularité de l’appareil et sa capacité d’emport élevée permettra l’intégration de nouveaux capteurs et, à terme, d’armement tels que les roquettes guidées laser et le missile anti-char MMP (missile moyenne portée) actuellement développé par l’entreprise française MBDA [6].

L’acquisition du Patroller ouvrira-t-elle la voie à l’intrusion de drones armés dans l’armée française ?

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Tactical UVA Patroller : towards French armed UVA ?

The wait is over. The ministry of Defence choose the tactical UVA Patroller from the French firm Sagem after more than two years of competition with the Watchkeeper from Thales which had so far been the favorite. Why did they choose as such ?

The decision to replace of Sperwer tactical drone systems deployed by the French army must be approved by the Interdepartmental Committee on Investment in early February. This is a surprising decision while a franco-british cooperation was adopted for the development of Watchkeeper within the Framework of Lancaster House Agreement of 2010. However, we can wonder if its openly displayed production with the Israeli Elbit Systems —accused of violation of international law– played against Thales. Is the SAGEM option a sign of a new strategic and industrial position for France ?

Operational capacities and readiness

To explain this reversal, the army highlights the endurance of Patroller –up to 14 hours of flight autonomy on a 180km radius (that can be extended to 500km)– and the high-performance optronic sensor which will ironically be made by Thales and Sagem.

Tactical drone 1-ton class, capable of carrying more than 250 kgs of ballistic missile payloads, Patroller may be compared to a MALE UVA (Medium Altitude Long Endurance UVA). It can cover a broad range of military and security missions. Besides, this plane has the particularity of embarking a pilot in order to control the manoeuvring operations programmed from the ground. The Capacity and Collision Warning system function enable it to fly in airspace as a basic aircraft. This allows France to quickly get operational UVA on its territory.

By 2019 (end of the current law on military programming), 14 devices must be delivered : two systems with five devices each and four devices for training. All of them require 10 years of maintenance in operational condition. The contract is worth EUR 300 million. The first shipment is expected for 2018 [1]. Patroller will equip the 61th Artillery Regiment and replace the old Sperwer tactical drone systems.

To maintain and develop French industry

France had originally intended to deliver the Watchkeeper to the United Kindgdom with other VBCI armoured vehicules (made in France by the French Nexter) [2]. On the occasion of the DSEI Armament Show (Defense Security and Equipment International) 2015, an official of the British Ministry of Defense affirmed that VBCI will be pitted against similar vehicules, according to Defense News [3]. Would this opening up to competition be in favor of the French UVA ? Does the choice of Patroller emphasize the end of the Franco-British “give and take” strategy ? Also, will it call the interoperability of drone missions into question ?

Operational capabilities as well as the future of a potential French industry of tactical drones determined the choice of Patroller. Having started it around twenty years ago, France seeks to develop its own industry of unmanned aerial vehicules. The Patroller is made with 80% of French components (compared with 30% for the Watchkeeper). About a hundred people currently work for its development but the increase of its production will enable the creation of 250 to 300 extra jobs on different sites. More than twenty SMEs and French companies will cooperate for the Patroller manufacturing. However, Thales along with Sagem will develop the high-performance optronics payloads with Optrolead. Their company is fifty per cent shared by Thales and Sagem, based on the gains of PEA Boom program funded by the Directorate General of Armaments (DGA).

France seems to highlight a strategic independence and offensive industrial policy. The choice of the Patroller will allow Sagem to develop its activity in the UVA industry and find a niche on the international market.

After the signing of contracts by DCNS (Mistral vessels) and Dassault (combat aircraft), Sagem enters the Egyptian market. According to a statement on September 24th, 2015 [4], Sagem signed an exclusive agreement with AOI-Aircraft, an Egyptian aeronautics industrial group. This agreement provides for a commercial and industrial cooperation based on the surveillance UVA system Patroller TM in order to meet the needs of the Egyptian Ministry of Defense.

Under this agreement, AOI- Aircraft Factory will be able to handle the assembly of Patroller UVA. It also includes for supporting systems as well as putting them into service. AAOI-Aircraft Factory will develop a training centre to help operators with the implementation and maintenance of the Sagem UVA systems.

Towards the intrusion of armed UVA ?

The political and military officials no longer refuse the use of armed UVA. On January 16th, 2016, the eve of the announcement of the choice of the Patroller, the Minister of Defense Jean-Yves Le Drian highlighted the efficiency of the UVA during his New Year’s speech for the army in Val de Grâce : “In aeronautics, observation UVAs expand our intelligence and action capabilities —we have only just started. Due to theatres of operations we face new situations– I particularly think of ‘access denial’ which can call our freedom of action into question in places where we are operating. In this situation, some of our allies have already used combat UVAs and shown their efficiency." [5]

Indeed, Reaper UVAs currently used by France in the Sahel are used for ISTAR (Intelligence, Surveillance, Target Acquisition, Reconnaissance) as they are not armed. Any additional equipment or changes on this device would require the authorization of the United-States given that they are still the owner of the “black box”. However, France will be more independent with the Patroller and will be able to have an UVA for domestic field and external operations. The modularity of this device and its high payload capability will make the integration of new captors possible. Eventually new arms also may be integrated such as laser guided missiles and anti-tank missile MMP (Medium-Range Missile) currently used by the French company MBDA [6].

Will the acquisition of Patroller facilitate the intrusion of armed UVAs in the French Army ?


Voir en ligne : Voir notre dossier complet : « Drones tactique : la France sous influence », Les notes de l’Observatoire, n° 3, novembre 2015


[1« Sagem préféré à Thales pour les drones tactiques », Lemonde.fr, 21 janvier 2016 : http://www.lemonde.fr/economie/article/2016/01/21/sagem-prefere-a-thales-pour-les-drones-tactiques_4851390_3234.html

[2« Futurs drones tactiques français : un appel d’offre restreint joué d’avance ? », in Damoclès n°146, 1-2015 ; « Comment la France négocie désormais avec la Grande-Bretagne », Latribune.fr, 19 février 2014 : http://www.latribune.fr/

[3« Le Royaume-Uni lancera un appel d’offres pour choisir son futur véhicule blindé d’infanterie », 18 septembre 2015 : http://www.opex360.com/2015/09/18/le-royaume-uni-lancera-appel-doffres-pour-choisir-son-futur-vehicule-blinde-dinfanterie/

[4« Sagem et AOI Aircraft Factory signent un accord de coopération dans le domaine des drones pour les marchés de défense en Égypte », 24 septembre 2015 : http://www.sagem.com/fr/media/20150924_sagem-et-aoi-aircraft-factory-signent-un-accord-de-cooperation-dans-le-domaine-des-drones-pour-les-marches-de-defense-en-egypte

[5« Drones armés : Jean-Yves Le Drian note leur efficacité », Ouest France, 21 janvier 2016 : http://lignesdedefense.blogs.ouest-france.fr/archive/2016/01/21/drones-armees-jean-yves-le-drian-note-leur-efficacite-15492.html

[6« Drone tactique : le Patroller de Safran gagne la compétition », Latribune.fr, 21 janvier 2016 : http://www.latribune.fr/entreprises-finance/industrie/aeronautique-defense/drone-tactique-le-patroller-de-safran-gagne-la-competition-517213.html