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Jean-François Chemain

La guerre juste

Note de lecture

lundi 13 mai 2019, par Guy DECHESNE

Jean-François Chemain, dans sa thèse et son livre, étudie la notion de guerre juste dans la Rome antique. Il distingue différentes époques : les périodes magique (anté-religieuse), religieuse, institutionnelle (la République), philosophique et chrétienne. Les règles de chaque période ne remplacent pas les précédentes mais les complètent.

  • L’évolution de la notion de « bellum iustum » à Rome des origines à Saint Augustin, Jean-François Chemain, thèse de doctorat de Droit soutenue à l’Université d’Angers le 17 décembre 2015

  • « Bellum iustum », Aux origines de la conception occidentale de la guerre juste, Jean-François Chemain, éditions Apopsix, 2018, 354 pages, ISBN 978-2-35979-157-0

La période magique

À l’origine, pour être juste une guerre doit être décrétée par une autorité légitime pour défendre une cause juste et doit respecter les rites magiques effectués par les prêtres fétaux dont c’est la fonction. Ces prêtres déclarent la guerre par des paroles rituelles et par le jet sur la terre ennemie d’un javelot teinté de sang. Ils sont aussi chargés du protocole des traités de paix. La victoire est la conséquence inéluctable, mécanique, de toute guerre qui respecte scrupuleusement ces règles.

La période religieuse

Dans la période religieuse, les rites se dirigent vers les dieux qui manifestent leur bienveillance par la victoire. La cause doit paraître juste aux dieux mais ils sont susceptibles d’être trompés par la ruse ou la mauvaise foi humaines.

« Qui est assez dépourvu de raison [...] quand il a compris qu’il existe des dieux, pour ne pas comprendre que leur puissance a causé la naissance, l’accroissement et la conservation d’un empire tel que le nôtre. C’est par la piété et la religion que nous l’avons emporté sur tous les peuples et toutes les nations », affirme Cicéron. Dès lors, les Romains inversent le raisonnement et considèrent que les dieux ont un plan pour l’extension de leur empire et que toute guerre qui concourt à ce plan est juste a priori. Si la guerre est une ordalie, le vainqueur est, de fait, dans son droit.

L’historien romain Tite‐Live (né en 59 avant J.C.), considère justes les ripostes non seulement au vol de biens sur le territoire romain, mais plus généralement à toute lésion des intérêts de Rome, entendus dans le sens le plus large : refus par des alliés de fournir les troupes prévues dans un traité, défection d’un allié, refus d’une cité alliée d’ouvrir ses portes à l’armée romaine, agression par une autre cité des citoyens romains installés sur son territoire.

Cicéron (106 à 43 avant J.C.) déclare avec cynisme une conception toujours d’actualité : « Quant à notre peuple, c’est en défendant ses alliés qu’il est devenu le maître du monde entier. » Être un roi ou un tyran, ou opprimer une cité libre, devient désormais une cause de guerre juste. Rome élargit la notion de tyrannie à tous les régimes qui touchent à l’ordre social traditionnel, par exemple en s’en prenant aux aristocrates, en redistribuant les terres au peuple, en annulant les dettes ou encore en libérant les esclaves.

« Dans les villes la classe politique et l’aristocratie étaient pour l’alliance avec Rome et se trouvaient bien du régime actuel, tandis que la foule et ceux qui n’étaient pas satisfaits de leur sort voulaient tout renverser. » (Tite-Live)

La République

Sous la République, les plébéiens obtiennent peu à peu le partage du pouvoir avec le Sénat. La concorde entre les deux ordres devient une condition supplémentaire à la guerre juste.

Le moyen privilégié de la plèbe pour faire valoir ses prétentions à l’égalité est le refus de l’enrôlement.

Au Ve siècle avant l’ère commune, les patriciens romains, grands propriétaires fonciers, font appel à la plèbe pour mener leurs guerres incessantes. En 494‐493, alors qu’une guerre contre les Volsques est imminente, la plèbe ne supporte plus l’esclavage pour dette qui lui est imposé.

« Eh quoi ! disaient-ils dans leur indignation, nous qui combattons au-dehors pour la liberté et pour l’empire, nous ne trouvons au-dedans que captivité et oppression ; la liberté du peuple romain est moins en danger durant la guerre que durant la paix, au milieu des ennemis que parmi des concitoyens. »

«  Les plébéiens s’exhortaient l’un l’autre à ne pas s’enrôler ; "Périsse tout le monde plutôt qu’eux seuls ; que les sénateurs prennent du service ! Que les sénateurs prennent les armes ! Que les dangers de la guerre soient pour ceux à qui elle profite ! " » (Tite Live, Histoire romaine)

Grâce à leur révolte, les plébéiens obtiennent un décret protégeant les soldats de l’emprisonnement et de la saisie de leurs biens et ils s’enrôlent alors avec ardeur.
Les refus de la plèbe se répètent plus tard.

«  Les consuls font l’appel des jeunes gens : pas un ne répond à l’appel de son nom, et la foule, les enveloppant, prend l’allure d’une assemblée pour déclarer qu’on ne se moquera pas plus longtemps de la plèbe, on ne trouvera plus un seul soldat si l’État ne tient pas ses engagements ; il faut rendre la liberté à chaque individu avant de lui donner des armes ; ils veulent combattre pour leur patrie, pour leurs concitoyens, et non pour leur maître. » (Tite Live)

Les peuples ennemis les plus éloignés de Rome sont considérés comme de perfides bêtes sauvages auxquelles le droit humain ne s’applique pas. Leur sauvagerie même est une menace pour Rome. Contre eux, toute guerre est juste, fût-elle préventive et méprisant les règles. En Gaule, Jules César ne respecte plus les formes, n’évoque plus la religion, attaque sans raison et avec cynisme des peuples gaulois amis ou désarmés et des ambassadeurs, méprise la parole donnée, pratique la ruse et la cruauté. Une guerre juste n’est plus une guerre loyalement déclarée et menée, pour de justes motifs, mais une guerre conforme à la « majesté » du peuple romain. La juste cause s’étend à toute attitude à même de remettre en question cette majesté : amour de la liberté, prétention d’égaler Rome, arrogance… La plupart du temps, pour Rome, il s’agit d’anticiper une probable, mais non certaine, agression ou de venger une défaite, celle-ci passant, même dans une guerre « injuste », pour un outrage qui constitue la juste cause d’une revanche même très tardive. La Gaule est supposée déjà soumise à Rome et toute velléité d’indépendance présentée comme une insupportable tentative de révolte.

L’influence des philosophes grecs

Au Ier siècle avant J.‐C., l’adaptation à Rome des outils de la philosophie grecque fait naître un nouveau mode de penser le droit, plus rigoureux, impersonnel, formalisé et abstrait.

Dans un cas on affirme qu’il existe une justice objective, celle de la nature, qui veut que le plus fort l’emporte sur le plus faible ; dans l’autre on soutient qu’il n’existe pas de justice objective, et que le plus fort impose sa propre vision de la justice. Dans les deux cas, la loi du plus fort est considérée comme juste, soit absolument, soit relativement. Le philosophe grec Aristote, pour sa part, ne se place pas sur le plan de la force, mais sur celui de la civilisation : il est juste, parce que naturel, que l’homme « civilisé » soumette le « barbare », et ce dans leur intérêt à tous les deux. Pour les Romains, le résultat logique est le même : l’Empire avait le droit de conquérir le monde.

Pour les uns, les conquêtes romaines n’ont pas besoin d’être justes, il suffit qu’elles soient sages, c’est‐à‐dire profitables à Rome. Pour les autres, ces conquêtes sont toujours justes, puisqu’elles permettent aux peuples conquis d’accéder à un statut supérieur : civilisation, prospérité, prestige, sécurité.

Pour Cicéron, la sujétion est un bien pour les peuples soumis, parce que l’autorité d’un maître leur est utile lorsqu’elle s’exerce avec équité et n’est pas confiée à des mains impures et tyranniques, parce qu’enfin la soumission doit être salutaire à des nations qui périssaient dans leur triste indépendance. La conquête romaine serait donc toujours juste, puisqu’appartenir à l’Empire est un bienfait.

«  Il y a deux sortes d’injustice, celle qui consiste à commettre soi‐même une action injuste, et celle qui consiste à ne pas s’opposer, quand on le peut, à l’injustice commise par d’autres. » Cette phrase de Cicéron sera reprise à son compte par Saint Ambroise de Milan et inspirera les justifications des partisans actuels des guerres d’ingérence humanitaire.

La gloire de Rome et l’appât du gain figurent parmi les mobiles non négligeables pour Cicéron. Il considère aussi que les peuples les plus inhumains, c’est-à-dire les plus éloignés culturellement de Rome, ne sont pas dignes d’intégrer l’Empire et peuvent faire l’objet d’un « solution finale » avant la lettre.

Le christianisme

La christianisation de l’Empire est fondée sur la notion de guerre juste. La conversion aurait été autorisée par l’empereur Constantin grâce à la faveur miraculeuse que le Dieu de chrétiens lui aurait accordée dans une guerre.

Les destins de l’Empire et de la religion chrétienne ne font plus qu’un. Pour saint Augustin, l’Empire romain est le fruit de la volonté divine et justifie toute guerre menée pour étendre ses limites dès lors qu’il est chrétien ou a vocation à le devenir. Cette perspective rend rétroactivement justes les guerres conduites par l’Empire païen pour son extension et sa conservation, puisque celles‐ci ont favorisé la nouvelle religion.
Défendre l’Empire, c’est défendre l’Église, et vice‐versa. Est donc juste une guerre décidée par un Empereur contre un ennemi qui menace l’Empire chrétien. On passe de la guerre juste à la guerre sainte. Le barbare est désormais étranger et païen ou hérétique.

Saint Augustin écrit : « Il est évident qu’on doit aussi considérer comme une guerre juste, celle que Dieu commande : car il n’y a pas d’iniquité en Lui, et il sait ce qu’il convient de faire à chacun. Dans une guerre de ce genre, le chef de l’armée et le peuple lui‐même sont moins les auteurs de la guerre que les exécuteurs des desseins de Dieu. » Refuser de tuer serait une trahison. Aucune rébellion n’est juste, même contre un souverain mauvais, puisqu’il règne par la volonté de Dieu. « D’ailleurs, nulle guerre, fût-elle conduite par des pensées d’ambition humaine, ne saurait nuire en quoi que ce soit à Dieu.  » Une guerre de correction fraternelle peut être menée « dans un but d’utilité pour les vaincus en les ramenant à la piété et la justice ».

Commentaires

La thèse de Jean-François Chemain est riche en sources de littérature latine, de philologie, d’histoire et de droit. Elle manifeste entre les lignes la filiation évidente entre les argumentaires romains et actuels pour justifier les guerres, les pires contorsions morales étant imputables aux chrétiens au mépris de l’amour évangélique.

Pour se maintenir et se renforcer, tout pouvoir a tendance à recourir aux justifications les plus hypocrites et aux sophismes les plus éhontés, quitte à renier ses valeurs fondamentales.

La société occidentale a hérité directement des concepts de l’antiquité romaine et, par celui de la guerre juste, elle s’est déclarée autorisée à marquer au fer rouge toute l’Humanité. Dans le passé et jusqu’à aujourd’hui, elle a justifié, de bonne foi ou avec cynisme voire en contradiction avec ses propres principes, sa politique militaire et étrangère par les diverses sources du droit romain :

  • Magie : recours à des formules sans fondement logique : « Nous vaincrons parce que nous sommes dans notre bon droit. », «  La dissuasion nucléaire restera efficace parce qu’elle l’a toujours été. »…
  • Religion : croisades contre les hérétiques et les musulmans (avec son pendant jihadiste), Jeanne d’Arc, guerres de religion, colonialisme sous couvert d’évangélisation, bénédiction des armées…

Voici, par exemple, comment Monseigneur Rhodain condamnait les objecteurs de conscience pendant la guerre d’Algérie :
« Dès l’instant où l’Église, en France, délègue un cardinal archevêque comme aumônier général des armées, il me semble outrecuidant de vouloir être plus évangélique que l’Église.
La conscience de Jeanne d’Arc, chef de guerre, la conscience du Père de Foucauld, officier, celle de Péguy ou celle de Saint-Exupéry, morts en soldats, valent bien celle de ces discutailleurs
 [1]. »
Le concile Vatican II a battu en brèche le droit à la guerre, mais sans effet décisif.

  • Philosophie : négation de la dignité de certaines catégories humaines pour justifier les conquêtes, l’esclavage, le colonialisme, voire le génocide.
  • Droit : jamais dans l’Histoire, aucune guerre n’a été déclarée injuste par ceux qui la menaient. Sous l’ancien régime, les souverains considéraient la guerre comme une activité normale et ne s’accusaient pas mutuellement de la faire. Le droit est toujours celui du plus fort. Il a permis l’esclavage et le colonialisme, les citoyennes et citoyens de secondes zones. L’humanitaire martial [2] est le dernier avatar des justifications guerrières.

Le mensonge, la mauvaise foi, les arguments spécieux et la corruption sont d’usage courant en politique et en diplomatie, notamment pour argumenter en faveur des interventions armées et des ventes d’armes y compris en lien avec les pires des régimes. Par exemple le chantage à l’emploi ou l’argument « Si ne nous ne vendons ces armes, des régimes pires que le nôtre le feront  » prétendent autoriser les atteintes au droit et à l’éthique.

L’auteur

Comme il se doit, les opinions de l’auteur n’apparaissent pas dans sa thèse. Il est toutefois cocasse de comparer certains arguments de saint Augustin analysés par Jean-François Chemain avec les propos que celui-ci défend dans une chronique sur Radio Notre-Dame [3]. Il explique que la France bénéficie d’une « faveur divine  » :
« L’attention de Dieu pour la France s’est manifestée par les apparitions, mariales et christiques, dont a bénéficié notre pays. Rien que depuis le début du XIXe siècle, près de la moitié des apparitions mariales officiellement reconnues par l’Église ont eu lieu en France ou en terre francophone (comme en Wallonie) ! Avec des messages spécifiquement adressés à la France […] Il y a aussi tous ces miracles, batailles gagnées, libérations, obtenues par des chefs politiques ou militaires qui ne se cachaient pas de les avoir demandées au Ciel. Ce qui justifierait que Dieu aime et aide la France, c’est pour moi tout simplement que l’existence même de notre pays a été dès les origines voulue par l’Église. »


[1Mgr Jean Rodhain, Panorama chrétien, Noël 1959, p. 26

[2Rony Brauman, Guerres humanitaires ? Mensonges et intox, conversations avec Régis Meyran, Éditions Textuel, Paris, 2018.

[3Chronique publiée le 21 mai 2010 sur le site de France catholique.