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Fanny Coulomb

Industries de la défense dans le monde

vendredi 22 mars 2019, par François MÉNÉTRIER

Ce panorama des industries de la défense dans le monde est bien documenté — une bibliographie conséquente et pour partie en français — et permet aux personnes sans compétences particulières mais curieuses, de pouvoir bénéficier d’un éclairage universitaire sur différents aspects concernant ce secteur industriel méconnu et pour tout dire très secret, en particulier en France.

Dès les premières pages, le décor est planté, avec un vaste tour d’horizon historique et économique sur les industries d’armements et leurs mutations.

Chiffres à l’appui — l’ouvrage n’en manque pas ! — tout est dit sur le poids économique de la production militaire pour situer tel ou tel pays — ou blocs géopolitiques — dans le concert des nations, sa place dans l’ordre international et pour tenter de comprendre sa politique internationale.
En politique interne, l’auteure ne manque pas de souligner l’influence du budget militaire — notamment des dépenses d’équipements qui intéressent directement l’industrie de défense —, comme instrument d’une politique industrielle nationale.

Quelques statistiques glanées ici ou là au détour d’une dizaine de tableaux de synthèse et d’encarts spécifiques :

  1. les dépenses militaires atteignent des sommets avec 1 700 milliards de dollars en 2016, soit 2,2 % du PIB mondial ;
  2. le marché mondial de l’armement (vente de biens et services de défense) est actuellement évalué à environ 400 milliards de dollars annuels, dont 50 à 70 milliards sous forme d’exportations ;
  3. les États-Unis représentent aujourd’hui à eux seuls plus du tiers du total de ces dépenses de défense ;
  4. au sein de l’Otan en 2016, la part des dépenses d’équipement dans le budget de la défense est de 25,03 % pour les USA, de 24,51 % pour la France, de 23,41 % pour le Royaume uni et 20,24 % pour l’Italie. L’Allemagne est à 13,67 %.

Ceci étant, l’auteure relève plusieurs fois, les difficultés à véritablement pouvoir déterminer les montants des dépenses militaires du fait des évolutions technologiques qui brouillent la frontière entre productions civiles et militaires car « nombre de technologies et de pièces et composants ont un usage dual — à la fois civil et militaire ».

Pour preuve, dans le « TOP 100 » des principales firmes de défense classées en fonction de leur chiffres d’affaires résultant de la vente de biens et services de défense, certaines sont classées sans pour autant que la défense ne représente une part importante de leur activité. Ce constat témoigne de la mutation profonde de la production de défense, laquelle est de plus en plus investie par des groupes non directement spécialisés dans la défense.

Une source fiable, le Sipri, un organisme international indépendant, publie chaque année des données sur les dépenses militaires et l’industrie d’armement dans le monde, ce qui permet d’évaluer en volume ces dépenses.

Au fil de la lecture des 120 pages de cet ouvrage, très (trop ?) teinté par l’analyse économique (profession de l’auteure oblige !), il me semble intéressant de relever deux constats et deux pistes de réflexion/questionnement.

*Tout d’abord, la place déterminante — voire dominante — et spécifique de l’industrie de l’armement des États-Unis. Ainsi, Fanny Coulomb, n’hésite pas à affirmer que « souvent les contrats d’armement aux USA révèlent le détournement des décisions du secteur public par des intérêts militaires privés qui se servent du financement des campagnes électorales et du lobbying pour parvenir à leurs fins ».

Un indice de cette spécificité : l’externalisation — développement de la sous-traitance — de la production de défense qui a débuté dans l’industrie d’armement américaine au cours des années 1990 et une dizaine d’années plus tard en Europe.

Cette privatisation de la défense est très diversifiée : services de logistiques, de renseignement, de protection de personnalités ou sites, de sécurisation de convois, voire de participation à des missions armées ou à des interrogatoires et à des formations de militaires au côté de soldats.

La plupart des conflits récents illustrent plus ou moins parfaitement cette externalisation croissante.

*Ensuite, la place des industries de défense dans l’Union européenne et leur nécessaire coopération face à la concurrence américaine.

L’auteure fait état de quelques avancées avec la constitution de groupes européens de défense comme Nexter/KMW un des principaux acteurs sur le marché mondial de l’armement terrestre ou encore le groupe européen DCNS (devenu Naval Group) sur le marché naval militaire.

À noter également une large restructuration depuis la fin des années 1990 dans les secteurs de l’aérospatial et de l’électronique de défense par un triple processus de privatisation (comme aux USA), de transnationalisation et de diversification (vers des marchés civils).

Sur le plan institutionnel, mise en place dans l’année 1996 d’un organisme de coopération en matière d’armement, l’Occar, puis la création en 2003 de l’Agence européenne de défense (AED), qui vise à renforcer la coopération européenne en matière d’armement.

Cette coopération industrielle dans l’Union européenne navigue cependant depuis les années 1960 entre succès et échecs, dont plusieurs exemples sont détaillés, en particulier les avions et hélicoptères militaires (succès !) et le projet de char franco-allemand (échec !).

Pourtant, si en matière d’industrie de défense « la préférence nationale » s’exerce encore assez largement, l’européanisation de la défense progresse notamment grâce aux stratégies industrielles privées compte tenu, en particulier, des restrictions budgétaires en matière de défense.

*Concernant les deux pistes de réflexion/questionnement
(parmi d’autres car l’ouvrage est dense…).

D’une part, l’auteure souligne que l’étude de la production d’armements a été relativement négligée par les économistes et ce depuis l’origine de la discipline. De la conception marxiste du militarisme comme inhérent au capitalisme aux analyses keynésiennes selon lesquelles les dépenses militaires sont les plus improductives des dépenses publiques, sans oublier différentes autres théories ou concepts, comme celui de « complexe militaro-industriel » développé dans les années 1960 et 1970, en particulier par l’économiste J.-K. Galbraith.

Fanny Coulomb indique également que les polémiques sur les retombées économiques de la Recherche & Développement militaire et plus globalement des dépenses militaires sont aujourd’hui plus que jamais d’actualité.

Quelle utilité sociale des dépenses militaires ?

D’autre part, l’auteure évoque — un peu brièvement selon nous — la participation à des opérations extérieures (Opex) qui sert aussi de vitrine pour les armements nationaux, tous comme les risques importants de corruption liés aux contrats d’armement, notamment dans la pratique des compensations (qui sont de plus en plus présentes dans les contrats d’exportation d’armements) ou de versements de commissions voire de rétro-commissions pour rémunérer des intermédiaires. Elle illustre ces risques en quelques lignes avec les affaires françaises dites des frégates de Taïwan et celle de Karachi. Des exemples concernant d’autres pays pourraient être aussi cités.

Place des ventes d’armes dans l’élaboration d’une politique de défense et rôle du citoyen ?

Deux regrets après avoir parcouru ce livre clair et précis. Premièrement, si certaines ONG sont référencées (Sipri / Small Arms Survey / Oxfam), les ONG et les universités/laboratoires francophones qui s’intéressent à cette thématique et produisent nombre d’études documentées qui devraient nourrir la réflexion des politique et de tous citoyens, sont oubliées.

Deuxièmement, un armement particulier n’est jamais évoqué, dans ce tour du monde des industries de défense : l’armement nucléaire. Pourquoi ?


Presse universitaire de Grenoble
2017, 120 pages, 17 €