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Guillaume Davranche

Trop jeunes pour mourir. Ouvriers et révolutionnaires face à la guerre (1909 1914)

L’Insomniaque et Libertalia, 2016, deuxième édition augmentée, 560 pages, ISBN 978-2-918059-82-0, 20 euros.

mardi 1er septembre 2020, par Guy Dechesne

Il ne faut pas se fier au titre non significatif de l’ouvrage ni au sous-titre trop restrictif. L’auteur souhaitait rédiger l’histoire de la Fédération communiste anarchiste (FCA) fondée en 1910 et active jusqu’à la déclaration de guerre. Pour la contextualiser, il a élargi son sujet aux autres mouvements anarchistes de l’époque, au Parti socialiste (SFIO) et à l’anarcho-syndicalisme, majoritaire alors à la Confédération générale du travail (CGT).

Le livre détaille les courants qui traversent ces organisations, les querelles parfois jusqu’à la bagarre et au saccage de locaux, les reniements et les trahisons. Tous ces mouvements sont radicalement antimilitaristes mais l’opposition à la guerre n’est qu’un des sujets traités. Les manifestations et les grèves ouvrières occupent bien sûr une grande place, celles des PTT, des chemins de fer, du bâtiment… mais aussi la lutte contre la vie chère et celle des locataires, le féminisme, la main-d’œuvre étrangère, l’affaire Ferrer, la révolution mexicaine, l’antiparlementarisme, la Bande à Bonnot… Dans cet ouvrage épais et rigoureusement documenté, Guillaume Davranche ne dissimule pas sa sympathie pour la FCA ni ses critiques des individualistes anarchistes.

La vivacité du mouvement ouvrier est frappante. Grâce à une presse quotidienne foisonnante (dont sont issues les caricatures illustrant le livre), des milliers de personnes se mobilisent très rapidement pour des grèves, des réunions, des meetings, des manifestations incessantes.

La violence est omniprésente. Elle l’est dans les propos. Dans une affiche contre Biribi et reproduite sans commentaire par L’Humanité, le journal de Jean Jaurés, on lit : « Si vous êtes partis vers ces bagnes, [...] souvenez-vous que les crimes militaires déjà commis justifient toutes les représailles contre les chefs assassins. [...] Vous avez une baïonnette, servez-vous-en !  » Lors de la mobilisation générale, le ministre de la Guerre évoque les antimilitaristes : « Laissez-moi la guillotine et je garantis la victoire.  » La violence est dans les conditions de travail et dans les manifestations où les morts et les blessés ne sont pas rares de part et d’autre. Le sabotage ouvrier est revendiqué. Par exemple, des chauffeurs sautent d’une locomotive en marche et l’envoient percuter d’autres machines.

L’antimilitarisme et l’internationalisme mobilisent largement les anarchistes, les syndicalistes et les socialistes plusieurs fois réunis dans des manifestations de plus de 100 000 militants. De 1902 à 1914, la CGT diffuse 215 000 exemplaires du Manuel du soldat. Le syndicat y propose au conscrit la désertion et l’exil à l’étranger avec l’aide pécuniaire de sa Bourse du travail ou la pratique de la propagande antimilitariste dans sa caserne. Dans ce dernier cas, le soldat bénéficie du soutien financier et de la solidarité du « Sou du soldat ». Une chambre syndicale écrit aux conscrits : «  Dans tous les conflits entre le capital et le travail, l’armée a toujours été contre nous ; si un jour tu étais mis en demeure de tirer sur tes frères de misère, inutile que nous t’indiquions la cible, ta conscience doit être assez forte pour te guider. » Les propos antimilitaristes valent à leurs auteurs de lourdes peines de prison.

En mars 1912, la loi Berry-Millerand instaure une « double peine » pour les conscrits en systématisant l’envoi au bagne colonial des repris de justice, ainsi que des jeunes gens déjà condamnés à au moins trois mois de prison pour « diffamation et injure et envers les armées » ou incitation de militaires à la désobéissance. Une campagne est dirigée contre cette loi, notamment par un « Comité féminin contre la loi Berry-Millerand, les bagnes militaires et toutes les iniquités sociales », formé à l’initiative du syndicat parisien des couturières dont Thérèse Taugourdeau est secrétaire.

En 1913, d’énormes manifestations s’opposent à un projet de loi qui prévoit de passer la durée du service militaire de deux à trois ans. Les conscrits dont la libération prévue quelques mois plus tard est retardée d’un an s’agitent dans des casernes de tout le pays et frôlent parfois la mutinerie. Des soldats passent en Conseil de guerre, sont punis de prison ou envoyés en compagnies de discipline. Des emprisonnements frappent les militants syndicaux et anarchistes.

La guerre étant imminente, les dissensions internes à la CGT, où les réformistes s’imposent désormais, paralysent son action antimilitariste. L’Internationale ouvrière, dont l’optimisme est désemparé par la rapidité de la crise, est totalement impuissante à opposer un front commun. «  Le gouvernement français dans la crise présente a le souci très net et très sincère d’écarter ou d’atténuer les risques de conflits  », estime le PS. L’antimilitarisme ne résiste pas à l’assassinat de Jean Jaurès et au déclenchement de la Première Guerre mondiale. La conscience de classe s’efface devant le patriotisme. À la quasi-unanimité, le Comité confédéral de la CGT renonce à l’appel à la grève générale. Le quotidien cégétiste La Bataille syndicale appelle « Partez sans amertume, partez sans regret, camarades ouvriers […] C’est bien pour la révolution que vous allez combattre.  »

Gustave Hervé, membre de la SFIO, qui a dirigé le journal antimilitariste et révolutionnaire d’audience nationale au plus fort tirage, La Guerre sociale et qui a été condamné six fois de 1905 à 1912 pour provocation au meurtre ou à l’insoumission, rebaptise son journal La Victoire et y fustige le « vieux socialisme boche de lutte de classes  ».

Pendant la guerre, les réfractaires restent très minoritaires et sont réprimés. Les Amis du Libertaire, le journal officieux de la Fédération communiste anarchiste, sont parmi les plus actifs, notamment Louis Lecoin qui, un demi-siècle plus tard, sera toujours du combat antimilitariste et pour l’objection de conscience.


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