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Exilés réfractaires aux guerres coloniales portugaises

vendredi 29 avril 2022, par Guy DECHESNE

« Refuser la guerre coloniale, L’exil parisien des insoumis, réfractaires et déserteurs portugais de 1961 à 1975 » est le catalogue d’une exposition présentée en 2019 à la Maison du Portugal à Paris. Il est constitué de synthèses historiques, de photographies de manifestations politiques et culturelles et d’une importante iconographie en couleurs reproduisant notamment des affiches, des tracts, des journaux et des pochettes de disques.

« Exils, Témoignages d’exilés et de déserteurs portugais » réunit la traduction de treize témoignages de réfractaires aux guerres coloniales portugaises.

En 1961, la décolonisation de l’Afrique est largement engagée. La guerre d’Algérie touche à sa fin.

Comme sous les régimes portugais précédents, monarchistes ou républicains, le dictateur António de Oliveira Salazar, au pouvoir depuis 1932, considère les colonies comme les « provinces ultramarines » d’une nation une et indivisible que la constitution impose de « civiliser ». Précédées de plusieurs massacres d’Africains, des guerres d’indépendance éclatent en Angola puis en Guinée-Bissau et au Mozambique. Le Portugal y consacre 40 % de son budget et utilise le napalm et les mines antipersonnel, causant la mort de plus de 100 000 Africains. 800 000 soldats sont envoyés au front. À partir de 1968, le service militaire dure quatre ans dont deux dans une colonie.

Le Parti communiste portugais défend la thèse léniniste selon laquelle les militants doivent effectuer leur service militaire pour noyauter l’armée en vue d’un soulèvement contre la dictature. Dans la même intention révolutionnaire, plusieurs mouvements maoïstes incitent à apprendre à manier les armes puis à déserter en les emportant avant le départ pour l’Afrique.

Entre 1961 et 1974, 9 000 déserteurs quittent l’armée portugaise. Bien peu suivent les périlleux conseils maoïstes. Dans les années 1970, 20 % des appelés ne se présentent pas. L’armée considère que 200 000 jeunes gens auraient émigré pour éviter le service militaire.

La destination la plus fréquente des Portugais qui fuient la misère et la dictature est la France. Celle-ci tolère avec bienveillance ces émigrés illégaux dont elle a besoin comme main-d’œuvre docile. Pourtant, elle n’est pas hostile au régime salazariste dont elle est l’alliée au sein de l’Otan. Elle lui vend des armes pour la répression des indépendantistes. Elle apprécie cette tentative de maintien du statu quo en Afrique noire où elle a elle-même des intérêts. Au début des années 1970, la réprobation internationale des guerres coloniales oblige la France à faire transiter ses armes par des canaux détournés.

En France, juste après la guerre d’Algérie et alors que sévit l’OAS, les Portugais sont parfois pris pour des Algériens et victimes du même racisme. Mais les réfractaires, qui constituent 20 % des exilés portugais en France, bénéficient aussi de sympathies et de soutiens militants, notamment de la Cimade et d’opposants à la guerre d’Algérie comme Henri Curiel ou Robert Davezies. Les déserteurs fondent des comités, se mêlent à leurs compatriotes, les aident à s’organiser et participent à leur politisation et à leurs luttes ouvrières. Comme dans la plupart des pays d’accueil, ils créent des journaux anticolonialistes en portugais.

En 1968, des maoïstes fondent à Paris l’organisation Núcleos O Comunista qui appelle à « Désertez avec vos armes ! »

Des publications ont lieu en français. Le Comité de soutien aux déserteurs portugais en France édite, parallèlement à Luta, le journal Lutte et des papillons « L’impérialisme français arme les colonialistes portugais ».

Le Comité national de soutien aux luttes de libération dans les colonies portugaises distribue un tract :
« Le gouvernement français aide le Portugal à réprimer les mouvements de libération nationale par :

  • la fourniture d’armement (véhicules blindés, hélicoptères…) ;
  • le soutien diplomatique de la politique coloniale portugaise dans les organisations internationales qui toutes ont condamné le Portugal et les gouvernements qui l’aident. »

À Grenoble, le Comité des réfractaires et déserteurs publie une affiche : « Il ne suffit pas de résister et de fuir l’armée, parce qu’ainsi l’armée continue d’exister. Il faut lutter de manière révolutionnaire contre l’armée, pour en finir avec et être libre sur notre terre. (Manifeste du soldat portugais) ».

Le gouvernement de l’Algérie fraîchement indépendante, dirigé par Ben Bella, accueille les réfractaires indépendantistes et met des logements à leur disposition.
Dans les pays scandinaves, des comités bien organisés manifestent à l’arrivée des bateaux portugais : « Portugal, retirez-vous d’Afrique ! ». La Suède accorde facilement l’asile politique, nourrit et loge les réfractaires portugais en compagnie d’Américains fuyant la guerre et de Chiliens exilés après le coup d’État de Pinochet. Un des témoins écrit : « On dirait que les Suédois sont fiers d’être le premier choix et un havre de paix pour ceux qui sont persécutés où qui fuient des dictatures. »

Refuser la guerre coloniale, L’exil parisien des insoumis, réfractaires et déserteurs portugais de 1961 à 1975 est le catalogue d’une exposition présentée en 2019 à la Maison du Portugal à Paris. Il est constitué de synthèses historiques, de photographies de manifestations politiques et culturelles et d’une importante iconographie en couleurs reproduisant notamment des affiches, des tracts, des journaux et des pochettes de disques.

Exils, Témoignages d’exilés et de déserteurs portugais réunit la traduction de treize témoignages parmi ceux parus il y a quelques années en deux volumes en portugais [1].

La plupart des textes ne sont pas des réflexions politiques mais plutôt des récits d’anecdotes souvent émouvantes ou cocasses. Ils témoignent de la reconnaissance envers la solidarité de ceux et de celles qui, malgré les risques, ont aidé les exilés lors de leur « salto » à leur départ, des franchissements des frontières et de leur arrivée à l’étranger et les ont assistés dans leurs recherches de logement et de travail.

Pour certains, l’exil est particulièrement complexe. Un étudiant en deuxième année de médecine s’exile au Brésil puis au Chili, qu’il doit fuir après le putsch, et enfin en France. Dans ces trois pays, à cause de la non-équivalence des diplômes, il doit reprendre son cycle universitaire à zéro.

Des femmes parlent de leur opposition au machisme qui imprègne encore les mentalités portugaises. Elles témoignent aussi de leur engagement auprès d’un conjoint ou comme convoyeuses de réfractaires du Portugal en France via l’Espagne franquiste. L’une de ces passeuses militantes, Maria Irene de Lima Martins, raconte sa surprise, lors d’un trajet de retour au Portugal, d’entendre dans un café des chansons interdites. Ce matin-là, le Mouvement des forces armées a mis fin à la plus ancienne dictature d’Europe occidentale.

Le signal de la révolution a été donné par la radiodiffusion de Grândola, Vila Morena de José Zeca Afonso. Cette chanson a été enregistrée en France par le producteur déserteur José Mário Branco. Celui-ci a chanté avec Afonso et Tino Flores notamment au gala La chanson portugaise de combat en novembre 1971 dans la salle parisienne de la Mutualité. Étaient également de la partie les réfractaires Sérgio Godinho et Luís Cília. Ce dernier a composé la musique du film de Christian de Chalonge O Salto qui raconte l’émigration clandestine à Paris d’un insoumis portugais.

Parmi les insoumis exilés en France, on compte le musicien et comédien Luis Rego qui a été emprisonné au Portugal. Guitariste des Problèmes (futurs Les Charlots), la chanson Ballade à Luis Rego, prisonnier politique lui est consacrée sur le disque Antoine rencontre Les Problèmes [2].

Contrairement aux théories léninistes, la « Révolution des œillets » d’avril 1974 n’est pas menée par les conscrits largement impliqués dans la guerre mais par des officiers subalternes porteurs d’un projet démocratique. Ces « capitaines » se fabriquent ainsi une virginité par rapport à la guerre et aux répressions qu’ils ont menées. Les réfractaires sont amnistiés mais ils ne sont pas dispensés du service militaire. Les guerres se prolongent encore un peu. Pour rentrer au pays, les exilés doivent attendre l’indépendance des colonies et le rapatriement des soldats portugais. Une loi de juillet 1976 les affecte à la réserve territoriale en échange d’une taxe de régularisation. Souvent mal compris, ils subissent une double stigmatisation, n’ayant ni servi la patrie ni pris part à la Révolution des Œillets au Portugal.

Ana Benavente concluait avant la guerre en Ukraine : « Aujourd’hui, alors que de nouveaux exilés nous interpellent, que faisons-nous de nos expériences ? Quelle est l’utilité de vivre dans une démocratie si nous n’accueillons pas ceux qui fuient leur pays ? Aucun de nous, exilés au temps de la dictature, ne peut avoir oublié ce qu’une main tendue représentait ni un pays qui nous accueillait. Nous sommes partis sans la certitude du retour ni du quand ni du comment. Nous avons survécu en rêvant d’un pays où nous espérions retourner. Et nous sommes retournés dans un pays que nous avons aidé, de près et de loin, à renaître. Et nous avons participé et nous avons reconstruit et nous avons cru. Pour que notre exil n’ait pas été inutile. Il ne l’a pas été. »


[1Exílios. Testemunhos de exilados e desertores portugueses na Europa (1961-1974), Associação de Exilados Políticos Portugueses, Lisbonne 2016 et 2017
Voir aussi, sous le même titre, la vidéo https://vimeo.com/188004860