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Démilitariser la France d’Alain Refalo

Chronique Sociale, 2022, 132 p., 14 €

samedi 21 mai 2022, par Jean-Michel Lacroûte

Un livre qui va à contre-courant. L’heure n’est nulle part à la démilitarisation. Pourtant, Alain Refalo, le Mouvement pour une alternative non-violente (Man), et quelques autres dont nous sommes, osent encore évoquer une démilitarisation nécessaire…

Alain Refalo fait un point assez complet sur le sujet. Très pédagogique, son livre prend les sujets les uns après les autres : la mémoire, nos symboles, l’économie, la défense. Et pour terminer sur la société et son fonctionnement. Avec une conclusion : ne plus se résigner, résister à la militarisation, agir pour la paix. Tout cela nous parle. Détaillons un peu plus.

La mémoire. Dans notre cher pays de France, combien de commémorations ? Et, pour bien enfoncer le clou, toutes militaires, évidemment : défilés, uniformes, drapeaux, anciens combattants. Les civils sont admis, certes. Tout juste. La moindre commune, grande, petite, commémore. Quant à imaginer des commémorations civiles, vous n’imaginez pas. Honorer les soignants, ça va bien pour les balcons. Et encore, pas très longtemps…

Nos symboles.
Le défilé du 14 juillet, dans toute sa splendeur militaire. Le ciel bleu – blanc – rouge, nos armes bien brillantes, nos soldats au pas. Vous connaissez. Heureusement, l’ami Brassens reste dans son lit douillet. Ouf ! Et, bien sûr, la Marseillaise. Notre hymne chéri, chant de guerre. Affiché dans toutes les classes. Malencontreusement, beaucoup d’instits ne trouvent pas les punaises… Dans chaque village, des monuments aux morts. Mais quand même, de ci, de là, des monuments pacifistes. Dont on parle si peu. À Paris, un musée de l’Armée, mais pas de musée de la paix. Un mur de la paix a existé, démoli en octobre 2020, jamais reconstruit ailleurs. Un « livre blanc sur la sécurité sans armes » reste à inventer, contrairement au Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale, qui lui, existe bel et bien, et a droit à chaque fois à une large publicité…

L’économie. Les dépenses militaires augmentent continuellement. Les dépenses de défense seront portées à 2 % du PIB en 2025. Et cette décision date d’avant la guerre en Ukraine ! Qui plus est, ces dépenses militaires doivent impérativement s’étendre à l’espace, malgré le traité de 1967 qui était censé l’interdire. Quant à l’impact sur le réchauffement climatique des guerres, des manœuvres, des entrainements, inconnu au bataillon, si j’ose employer cette expression militariste. La France est le troisième vendeur d’armes au monde (rapport du Sipri – mars 2022). Sans aucun contrôle parlementaire, sans aucun scrupule (vente aux pays en guerre, comme par exemple au Yémen). Quant à reconvertir les usines d’armements en autres industries plus utiles, vous n’y pensez pas. On n’est pas des hippies, quand même…

La défense.
Après tout ce que je viens d’écrire, elle ne peut être qu’armée. Il s’agit de défendre la paix et la sécurité. Paraît que les Opex servent à ça. Les Opérations extérieures : les armes, les uniformes français se baladent un peu partout dans le monde (majoritairement en Afrique, soyons francs), mais ne règlent jamais réellement les problèmes. Les armes ne remplacent jamais la diplomatie, le dialogue, la recherche de compromis entre les partis en conflit. Quant à libérer la France des armes nucléaires, impossible. Notre symbole national, le général De Gaulle, n’y survivrait pas. Et pour ce qui est d’investir dans les stratégies civiles de défense et d’intervention, qui est une des préconisations du Man, l’État français, les pouvoirs politiques qui se succèdent, n’envisagent même pas une seconde de telles stratégies.

La société. À l’heure où l’armée remplace de plus en plus police et gendarmerie dans la sécurisation de la société civile (merci le terrorisme), la sécurité devient la militarisation. Les préconisations d’Alain Refalo sont évidentes pour nous : abroger les accords armée–éducation, supprimer le SNU (Service national universel), qui devrait devenir obligatoire d’ici à 2026, faire évoluer les doctrines du maintien de l’ordre vers des prises en charge plus pacifiques, qui visent à autre chose qu’à faire peur aux manifestants, aux opposants, et en définitive aux civils.

Avant la conclusion, Alain Refalo évoque longuement le Larzac. À juste titre, car c’était une belle lutte, qui a eu le mérite d’être gagnante. Mais cela montre aussi les limites de ce livre, qui fait un bel inventaire, efficace, d’une évolution constante de la société française vers une militarisation grandissante. Mais cette militarisation a évolué, par l’importance du numérique (la 5 G, la 6 G, pour toujours plus de possibilités, toujours plus de réseaux, qui font loucher les militaires en France et dans le monde), par la surveillance généralisée qui s’est installée (pas seulement en uniforme, mais aussi par la vidéosurveillance, par exemple). Par l’imbrication de plus en plus subtile entre civil et militaire, comme par exemple dans le domaine de la recherche. Par les méthodes du « management » moderne où chacun, plus ou moins, est surveillé ou surveille quelqu’un. Même nos loisirs sont surveillés à coup de « like », d’« étoiles » au moindre restaurant, au moindre achat, au moindre livre. Cette « auto vigilance » systématique devient normale, légitime, elle est intégrée dans le quotidien de toutes et tous.

« Plaidoyer pour un pays acteur de paix », nous dit le sous-titre. L’ouvrage d’Alain Refalo s’inscrit dans une perspective très franco-française. Cette militarisation nationale n’est-elle pas ce qui permet à la France, et à chacun de nous, d’avoir un tel niveau de vie ? En quatre mois, la France a déjà consommé l’ensemble des ressources que la planète peut renouveler en un an. La place de 7e puissance économique mondiale n’est obtenue qu’au détriment d’autres pays et de leurs populations.

Démilitariser la France pour pacifier le monde ? Oui, bien sûr, plus que jamais. Mais qui est intéressé ? Avec, en toile de fond, toujours et encore ce questionnement qui me taraude depuis mon adolescence : défendre, mais quoi ? Quelle démocratie ? La sécurité de qui ? De beaux traités d’interdiction des armes sont signés, mais ils sont bafoués aussitôt qu’il y a une guerre (Syrie récemment, Ukraine sans doute). Alain Refalo termine en appelant à « démilitariser les esprits ». Bravo.

Compétition, notation, délation, sont les nouvelles mamelles de cette militarisation. Et il y en a sans doute bien d’autres. La revue Silence a sorti un dossier sur ce thème en mai avec une longue interview de l’Observatoire des armements. Le sujet titille, la guerre frappe à l’est de l’Europe. Ce livre, ce numéro nous indiquent qu’il existe des pistes. Mais il reste tant à faire…


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