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Justine Brabant et Leïla Miñano

Mauvaise troupe

Les Arènes • 2019 • 240 p. • 17 €

vendredi 24 avril 2020, par Maurice BALMET

Recrutement peu sélectif, conditions de vie déplorables, manque de préparation physique et mentale, deux journalistes signent une enquête particulièrement fine et intelligente sur les recrutements de jeunes volontaires au sein de l’armée française.

Depuis les attentats de 2015, l’armée française recrute largement. Avec 1,7 candidat seulement par poste de militaire de rang, elle n’a guère le choix.
Ainsi, de flamboyantes campagnes de pub ont attirés des volontaires qui souvent fuient l’échec scolaire, le chômage ou la petite délinquance et rêvent d’une guerre de jeu vidéo que la publicité mensongère a idéalisé.

Désillusion après l’espoir justement de ces campagnes de recrutement de marketing, ces jeunes volontaires affrontent une toute autre réalité après leur engagement. Ces nouveaux aventuriers deviennent alors un bataillon de précaires, en CDD, payés un peu plus que le smic. L’usure et l’ennui des patrouilles Sentinelle achèvent leur illusion ce qui fait dire à l’un d’entre eux : « Je ne suis pas engagé pour être gardien de supermarché  ».

Mais il y a aussi tous ces jeunes engagés envoyés au Mali ou en Centrafrique. Les conditions de vie déplorables, l’indécision du commandant et l’impréparation aux atrocités des terrains de guerre, ces volontaires sont confrontés à l’extrême violence des opérations extérieures (Opex). Accros aux réseaux sociaux, aux drogues, à l’alcool, certains ont commis des exactions en Centrafrique en agressant des civils qu’ils devaient pourtant protéger.

« C’était un cauchemar. On ne savait plus où était le bien et le mal. » C’est par ces mots qu’un jeune soldat français décrit l’opération Sangari, déployée en Centrafrique de 2013 à 2016 pour protéger les populations civiles pendant les combats entre les soldats de la Seleka, la plupart musulmans et les milices d’autodéfense chrétiennes appelés Anti-balaka. Romain, 23 ans, de l’opération Sangari déclare auprès des deux journalistes : «  Ils m’ont dégoûté. Ils nous ont vendu du rêve. Ils nous ont envoyés quelque part, ils ne savaient même pas ce qui se passait. Ils nous ont envoyés à boucherie. »

Enfin, le livre démontre comment l’armée préfère se débarrasser, en silence, comme de vulgaires « Kleenex », des soldats qui rentrent traumatisés de ces dangereuses missions extérieures. En effet, à leur retour, faute de suivi post-traumatique, certains jeunes engagés craquent et désertent, d’autres deviennent braqueurs ou mutins mais tous se sentent abandonnés par l’institution.

Justine Brabant et Leïla Minano ont mené une enquête minutieuse, courageuse et souvent bouleversante. Cette réalité occultée est enfin dévoilée par cette enquête étayée par des documents internes exclusifs.

Pour compléter cette analyse de ce livre, dans un article de Claude Angeli du Canard enchaîné du 6 novembre 2019, nous apprenons que « les nouvelles recrues quittent souvent l’uniforme à la fin de leur contrat de cinq ans renouvelable » d’après les chefs d’état-major de la marine et de l’aviation qui tirent la sonnette d’alarme. Le général Philippe Lavigne, patron de l’armée de l’air attribue cette désaffectation « aux surcharges de travail, aux absences prolongées du domicile familial […], aux aspirations différentes des nouvelles générations  ». À noter que ce dernier constat se fait au sein de l’armée de la marine et de l’aviation qui sont souvent des régiments plus techniques, plus intéressants et plus appréciés que l’armée de terre qui correspond à l’enquête des deux journalistes.


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